Cet article est parti de la question suivante “Quel est aujourd’hui la position des entreprises de la tech (Google, Microsoft et autres) dans un conflit armé ? Comment elles participent et peut-on imaginer que demain l’IA pourra gérer entièrement un conflit armé ?” Quand chaque jour, vous employez des outils que proposent des entreprises comme Google, Microsoft et autres, on peut être en droit d’avoir ces interrogations. Ne serait-ce que de savoir comment elles répondent à des sollicitations de pays voulant employer ces outils dans leurs forces armées. Pour répondre à ces questions, je me suis tourné vers le rapport de Francesca Albanese, rapporteure spéciale des Nations Unies. Il concerne le conflit israélo-palestinien qui dure depuis 2023 et même avant. Il est aujourd’hui celui qui est le plus documenté en ce qui concerne l’intervention des acteurs économiques mondiaux.
Il n’est bien entendu pour moi pas question de prendre parti pour l’un ou l’autre des acteurs de ce conflit. Mais simplement présenter les faits, tels qu’ils ont été constatés et de manière objective par Francesca Albanese. Je fais trop confiance à la neutralité des Nations Unies pour ne pas oser déformer les faits. Je ne rentrerais pas dans la polémique que le gouvernement états-unien a provoqué à la publication de ce rapport. Ce que je présente ici et de manière factuel ce ne sont que des informations connues et présenté dans le rapport. Comme le sujet abordé est assez épidermique, et pouvant pousser à des excès « verbaux », exceptionnellement les commentaires de cet article seront fermés.
La place de la tech dans un conflit
Le rapport révèle comment des firmes telles que Google, Microsoft, Palantir et IBM ont fourni des infrastructures critiques, des capacités de surveillance avancées et des systèmes d’intelligence artificielle sophistiqués qui, selon les allégations, soutiennent les opérations militaires et de déplacement.
Cette implication, motivée par des intérêts commerciaux et un terrain d’expérimentation unique, soulève de profondes questions sur la responsabilité des entreprises au regard du droit international, en particulier face aux décisions récentes de la Cour internationale de Justice et aux poursuites de la Cour pénale internationale. Il explore également la contestation interne au sein de ces entreprises et envisage la généralisation de cette « plateformisation » de la guerre dans de futurs conflits, où la frontière entre technologie civile et outil militaire s’estompe.
Présentation du rapport au Conseil des droits de l’homme le 3 juillet 2025 à Genève.
Une question d’intérêts commerciaux
Le rôle des entreprises privées dans les entreprises coloniales et les génocides qui leur sont associés n’est pas un phénomène nouveau ; il s’inscrit dans une longue histoire où les intérêts commerciaux ont contribué à la dépossession des peuples et des terres, un mode de domination qualifié de « capitalisme racial colonial« . Cette dynamique est particulièrement observable dans le contexte de la colonisation israélienne des terres palestiniennes et l’institutionnalisation d’un régime d’apartheid colonial. Cependant, l’escalade des événements depuis octobre 2023 a transformé cette « économie d’occupation » en une « économie de génocide » comme le rapporte Francesca Albanese, mobilisant des infrastructures économiques, technologiques et politiques pour infliger une violence de masse et des destructions immenses. Dans ce cadre, un nombre trop important d’entités corporatives ont tiré profit de cette situation, rendant leur complicité un sujet d’enquête urgent.
Une technologie plus présente
Au cœur de cette économie de guerre numérique, plusieurs géants technologiques se voient attribuer des rôles significatifs, notamment dans les domaines de la surveillance, du renseignement et du ciblage militaire. Des entreprises comme Google (via Alphabet), Amazon.com Inc. et Microsoft sont citées pour avoir obtenu des contrats substantiels pour la fourniture d’infrastructures technologiques de base. En 2021, Israël a octroyé à Google et Amazon un contrat de 1,2 milliard de dollars, connu sous le nom de « Projet Nimbus1« , pour fournir une infrastructure cloud souveraine au gouvernement et à l’armée israéliens, avec un accent sur la sécurité des données et l’accès à l’intelligence artificielle. Microsoft, de son côté, est un acteur majeur depuis 1991, avec son plus grand centre de R&D en dehors des États-Unis, et ses technologies ont été intégrées aux services pénitentiaires, à la police et à l’armée israélienne depuis 2003.
Un stockage toujours plus important des données
Plus récemment, une collaboration stratégique entre Microsoft et l’Unité 8200, une unité de renseignement d’élite, a abouti au développement d’une zone personnalisée sur la plateforme cloud Azure pour stocker des volumes massifs de données de surveillance collectées sur la population palestinienne. Ces capacités de stockage sans précédent ont permis à l’armée de passer d’une surveillance ciblée à une surveillance de masse, interceptant des millions d’appels téléphoniques quotidiens.
L’entreprise IBM, présente en Israël depuis 1972, joue également un rôle crucial en exploitant et en mettant à niveau la base de données centrale de l’Autorité de la population, de l’immigration et des frontières (PIBA), facilitant la collecte et l’utilisation de données biométriques sur les Palestiniens et soutenant ainsi un régime de permis discriminatoire. Enfin, des entreprises comme NSO Group, fondée par d’anciens membres de l’Unité 8200, ont développé des logiciels espions tels que Pegasus, utilisés contre des militants palestiniens et exportés à l’échelle mondiale.
Une technologie devenu prégnante
L’infrastructure cloud et les capacités d’IA fournies par ces entreprises ne sont pas des fins en soi, mais des piliers sur lesquels l’armée israélienne a, selon les sources, construit et déployé un appareil de surveillance et de ciblage d’une sophistication sans précédent. Ces « usines à cibles« , alimentées par l’IA, ont permis d’automatiser et d’accélérer massivement la génération de cibles, passant d’environ 50 cibles par an à Gaza à une cadence de 100 cibles par jour, voire plus, pendant les périodes d’hostilités intenses.
Des systèmes spécifiques sont détaillés dans le rapport : « The Gospel » (Habsora), qui se concentre sur l’identification de cibles structurelles comme les bâtiments et infrastructures,« Lavender« , une base de données sophistiquée conçue pour créer des « listes de personnes à abattre« , attribuant aux Palestiniens un score de probabilité d’appartenir à des ailes militaires ; et « Where’s Daddy ?« , un système de suivi qui détermine quand une cible humaine se trouve à son domicile familial, facilitant les frappes nocturnes au milieu des familles.
Une technologie toujours plus pointue
Palantir Technology Inc. est également mise en cause pour avoir étendu son soutien à l’armée israélienne après octobre 2023, en fournissant une technologie de police prédictive automatique et une plateforme d’IA permettant l’intégration des données du champ de bataille en temps réel pour la prise de décision automatisée. Le PDG de Palantir a même reconnu en avril 2025 que leur technologie avait été utilisée pour tuer des « terroristes« . Ces systèmes ont conduit à une érosion de la supervision humaine, avec des vérifications parfois réduites à 20 secondes par cible, et une acceptation d’un taux d’erreur de 10% pour le système « Lavender », impliquant que des civils pourraient être faussement identifiés comme des cibles légitimes.
Un terrain d’expérimentation
Les motivations derrière l’implication de ces entreprises sont multiples et complexes. D’une part, les territoires palestiniens occupés, en tant que zone de conflit prolongée, sont devenus un « terrain d’expérimentation idéal » pour les fabricants d’armes et les entreprises de technologie. Israël, souvent qualifié de « nation start-up« , a bénéficié d’un essor considérable dans le secteur de la sécurisation mondiale post-11 septembre, avec une croissance de 143 % des start-ups du secteur militaire en 2024, et la technologie représentant 64 % des exportations israéliennes pendant le génocide. L’occupation prolongée et les campagnes militaires répétées ont permis de tester des capacités militaires de pointe, ensuite commercialisées comme « éprouvées au combat« .
D’autre part, des intérêts financiers importants sous-tendent ces partenariats, comme en témoignent les profits considérables réalisés par les entreprises du secteur. Les documents internes de Microsoft révèlent que la relation avec l’Unité 8200 était perçue comme une opportunité commerciale majeure, susceptible de rapporter des centaines de millions de dollars.
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Cette implication profonde soulève d’importantes questions juridiques et éthiques. Le droit international et les Principes directeurs des Nations Unies relatifs aux entreprises et aux droits de l’homme (UNGPs) imposent une responsabilité accrue aux entreprises, particulièrement dans les contextes de conflit armé et d’occupation. Les décisions récentes de la Cour internationale de Justice (CIJ) et les poursuites de la Cour pénale internationale (CPI) ont clarifié l’illégalité de l’occupation israélienne et le risque d’implication dans des crimes internationaux, y compris le génocide.
La rapporteuse spéciale Francesca Albanese a affirmé que les entreprises qui poursuivent leurs activités et leurs relations avec l’économie, l’armée et les secteurs public et privé israéliens liés au territoire palestinien occupé peuvent être reconnues coupables d’avoir sciemment contribué à la violation du droit des Palestiniens à l’autodétermination, à l’annexion du territoire et aux crimes d’apartheid et de génocide. Le caractère prétendument civil de certaines infrastructures ne saurait les exonérer de responsabilité. Par ailleurs, la complexité et l’opacité des systèmes d’IA créent un « fossé de responsabilité », rendant difficile l’attribution des torts en cas de frappes illégales. Ces défis juridiques sont exacerbés par la répression de la dissidence interne, comme les licenciements massifs chez Google et Microsoft suite aux protestations d’employés contre ces contrats.
Vers une plateformisation de la guerre
En regardant vers l’avenir, l’implication des entreprises technologiques dans le conflit à Gaza n’est pas un cas isolé, mais un exemple avancé d’une tendance mondiale. La « plateformisation de la guerre » voit les armées modernes dépendre de plus en plus de plateformes technologiques commerciales pour le stockage de données, l’analyse, l’IA et la logistique. L’OTAN elle-même cherche à coopérer plus étroitement avec le secteur privé pour préserver son « avance technologique ».
Comprendre la place des entreprises de la tech dans un conflit armé ! @Google @Microsoft @IBM
Cette convergence crée un nouveau complexe militaro-industriel-technologique, plus diffus et moins réglementé que les modèles précédents. La frontière entre le civil et le militaire s’estompe, d’autant plus que de nombreux employés de ces géants de la tech en Israël sont également des réservistes de l’Unité 8200. Il est donc très probable que de telles interventions, où la technologie civile est intentionnellement adaptée à des fins militaires, se reproduisent dans de futurs conflits, posant des défis sans précédent à la gouvernance mondiale et au droit international. La guerre à Gaza, par son intensité et son utilisation des technologies de pointe, sert ainsi d’avertissement quant à la direction que pourrait prendre la violence à grande échelle à l’ère numérique.
Tout comprendre en 40 secondes
Q1 : Quel est le concept de l’« économie de génocide » et comment les entreprises technologiques s’y intègrent-elles ?
R1 : L’« économie de génocide » est un concept forgé pour décrire la transformation de l’économie d’occupation israélienne en un mode d’opération génocidaire après octobre 2023, où des infrastructures économiques, technologiques et politiques sont mobilisées pour infliger violence et destruction de masse. Les entreprises technologiques s’y intègrent en fournissant un soutien logistique crucial, des systèmes d’IA pour le ciblage et la surveillance, et en contribuant à la destruction systématique de zones comme Gaza, selon les allégations.
Q2 : Quelles sont les attributions spécifiques des entreprises comme Google, Microsoft et Palantir dans ce conflit ?
R2 : Google et Amazon, via le Projet Nimbus, fournissent une infrastructure cloud souveraine et des outils d’IA avancés (dont la reconnaissance d’images) à l’armée et au gouvernement israéliens. Microsoft, par son partenariat avec l’Unité 8200, offre une capacité de stockage cloud sur Azure pour la surveillance de masse des Palestiniens et l’analyse de millions d’appels téléphoniques. Palantir Technologies fournit des systèmes de ciblage avancés basés sur l’IA, de la police prédictive et des plateformes intégrant des données de champ de bataille en temps réel pour des décisions automatisées.
Q3 : Pourquoi ces entreprises sont-elles commissionnées pour de telles interventions ?
R3 : Les entreprises sont commissionnées pour plusieurs raisons, notamment les profits générés par de grands contrats (comme le Projet Nimbus de 1,2 milliard de dollars) et l’opportunité d’utiliser le territoire palestinien comme un « terrain d’expérimentation » pour des technologies militaires avancées, qui sont ensuite commercialisées comme « éprouvées au combat ». La demande post-9/11 pour la sécurisation mondiale a également stimulé l’essor d’Israël en tant que « nation start-up » dans le domaine de la technologie militaire.
Q4 : Des interventions similaires impliquant des entreprises technologiques pourraient-elles se produire dans de futurs conflits à l’échelle mondiale ?
R4 : Oui, le rapport indique que l’implication des entreprises technologiques dans ce conflit n’est pas un cas isolé, mais un « exemple avancé d’une tendance mondiale ». La « plateformisation de la guerre » voit les armées modernes devenir de plus en plus dépendantes des plateformes technologiques commerciales pour des services intégrés comme le stockage de données, l’analyse, l’IA et la logistique. Cette convergence entre le secteur technologique commercial et le complexe militaro-industriel crée un nouveau paradigme où l’innovation civile est rapidement militarisée, suggérant que de telles interventions se reproduiront probablement dans de futurs conflits.
Notes de bas de page
- Le Projet Nimbus est un contrat de cloud computing d’une valeur de 1,2 milliard de dollars, attribué par le gouvernement et l’armée israéliens à Google (Google Cloud Platform) et Amazon (Amazon Web Services). Annoncé en 2021, ce projet vise à fournir à Israël des services avancés d’intelligence artificielle (IA) et d’apprentissage automatique, hébergés sur des serveurs locaux. Si le gouvernement israélien vante une modernisation de ses infrastructures technologiques, le projet est vivement critiqué en raison des craintes d’une utilisation de ces technologies à des fins de surveillance et de répression contre les Palestiniens. ↩︎




