Depuis le 28 février, date du début du blocage du détroit d’Ormuz, de nombreuses entreprises à travers le monde sont devenues fébriles. Au premier rang, celles qui transforment le pétrole en granulés plastiques, ces petites billes qui finiront peut-être en coque de Chromebook. Car si le Moyen-Orient n’exporte pas directement les plastiques techniques de l’électronique, il fournit massivement le polyéthylène et le polypropylène qui irriguent toute la pétrochimie asiatique, celle-là même qui alimente les usines d’assemblage. Vu la longueur du blocage maritime, la chaîne de transformation risque fort de connaître des ratés dès le début de l’été. On vous explique pourquoi.
A retenir :
Le blocage prolongé du détroit d’Ormuz paralyse l’approvisionnement en polymères et gaz rares indispensables à la fabrication des ordinateurs portables. Cette rupture logistique majeure menace de provoquer une pénurie mondiale de Chromebooks et une inflation massive des prix dès l’été 2026.
Le poids du pétrole dans un Chromebook
Selon l’analyse de cycle de vie publiée par Dell en 2025 sur son Chromebook 11, fabriquer cet ordinateur de 2,22 kg génère 75 kg de CO₂, l’équivalent énergétique d’environ un quart de baril de pétrole consommé entre l’extraction des matériaux et la sortie d’usine. Sur ce total, à peine 500 grammes finissent physiquement dans l’appareil sous forme de plastique. Le reste part en énergie : raffinage, production de la carte mère et de l’écran, transport, assemblage. Et c’est précisément ce qui rend la chaîne si vulnérable à un blocage comme celui d’Ormuz : le pétrole intervient à plusieurs étages comme matière première des plastiques, comme carburant du transport maritime, et comme intrant de la pétrochimie qui alimente toute la filière.
Tout part du Moyen-Orient
Le Chromebook acheté, a une bonne partie de son origine du Moyen Orient et voici pourquoi. Le parcours commence dans un puits du Golfe persique qui peut se situer en Arabie saoudite, Émirats, Qatar, Iran. Le pétrole brut est acheminé par oléoduc puis par pétrolier jusqu’à une raffinerie, où il est chauffé et séparé en différentes fractions. L’une d’elles, le naphta, est la matière première de la pétrochimie. Direction le vapocraqueur : ces installations géantes, comme celles de Jubail en Arabie saoudite, exploitées par SABIC et Sadara1 ou de Ruwais aux Émirats, opérées par Borouge qui produit à elle seule plus de 5 millions de tonnes de polyoléfines par an et vise 6,4 millions en 20252, fragmentent le naphta à 850 °C en petites molécules très réactives comme l’éthylène, propylène, benzène.
Ces « briques » sont aussitôt réassemblées en longues chaînes dans des unités de polymérisation pour donner les grandes familles de plastiques : polyéthylène, polypropylène, ABS, polycarbonate. Le Moyen-Orient pèse lourd dans ce maillon : 80 % du polyéthylène qui en sort dépend du détroit d’Ormuz pour être exporté.3 À la sortie, on obtient les fameux granulés, ces petites billes de quelques millimètres conditionnées en sacs de 25 kg ou en silos. Direction l’Asie. Les cargos quittent les ports du Golfe comme Jebel Ali, Ras Laffan, traversent le détroit d’Ormuz, puis l’océan Indien et le détroit de Malacca, pour rejoindre la Chine, le Vietnam ou la Malaisie. Là, des compoundeurs mélangent les granulés avec des additifs, retardateurs de flamme, colorants, stabilisants pour les adapter à l’électronique.
Une mondialisation dans la fabrique du Chromebook
Borouge dispose d’ailleurs de ses propres hubs logistiques et unités de compoundage à Shanghai, Singapour et Guangzhou4. Les granulés compoundés partent ensuite chez les plasturgistes de Shenzhen ou Dongguan, qui les fondent et les injectent sous pression dans des moules en acier pour produire coques, cadres, touches et supports internes. Ces pièces convergent enfin vers les chaînes d’assemblage de Foxconn, Pegatron ou Quanta, où elles rencontrent la carte mère, l’écran, la batterie et les câbles pour former le Chromebook fini, emballé et expédié en conteneur vers le reste du monde. Entre le puits et le carton de livraison, six à huit sites industriels, trois à quatre pays traversés, et six à dix-huit mois de cycle.
On voit donc que le pétrole, cet or noir qu’Hergé avait mis en vedette est très important aussi bien dans la structure du Chromebook que sa construction. Après de nombreuses recherches, voici une synthèse des conséquences sur la chaîne d’approvisionnement de l’électronique depuis le 26 février 2026.
Il faut bien comprendre que les effets se propagent à plusieurs étages, et pas tous à la même vitesse. On peut distinguer cinq grands canaux.
1. Les plastiques
Selon Usha Haley, professeure et experte des chaînes d’approvisionnement à la Wichita State University, « environ 85 % des exportations de polyéthylène depuis le Moyen-Orient passent par le détroit. Les pénuries et retards vont faire grimper les prix des emballages, composants automobiles et biens de consommation5« . Les arrêts en cascade se multiplient :
31 mars 2026 : Sadara (joint-venture Dow-Aramco) arrête sa production à Jubail
26-27 mars : SABIC déclare cas de force majeure sur plusieurs produits issus de Jubail (méthanol, MEG, styrène, MMA6)
7 avril : l’Iran bombarde le complexe de Jubail, interrompant la production de polyaryléther éthers (PPE) de haute pureté de SABIC, qui représente 70 % de l’approvisionnement mondial pour les circuits imprimés haut de gamme7.
10 mars : le complexe ADNOC de Ruwais aux Émirats touché par une frappe de drone, mise hors ligne partielle de Borouge
2. Les semi-conducteurs (le plus stratégique)
C’est là que la crise menace le plus profondément l’industrie informatique :
Hélium : Ras Laffan au Qatar fournit environ 34 % de l’hélium mondial, indispensable à la fabrication des puces. Après les frappes de début mars, les prix spot de l’hélium ultra-pur ont plus que doublé. Les analystes de Kornbluth Helium Consulting préviennent que plus de 25 % de l’offre mondiale pourrait disparaître en cas de fermeture prolongée, et que rétablir la chaîne prendrait quatre à six mois après la réouverture maritime. Source PA Global
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Soutenir MyChromebook.frGNL pour Taïwan : Taïwan dépend des importations pour 97 % de son énergie, dont 37 % de GNL en provenance du Moyen-Orient. Avec seulement 11 jours de réserves d’urgence, l’île qui abrite TSMC (~90 % des puces de pointe mondiales) est exposée à un risque énergétique direct.
Photoresists : les tensions au Moyen-Orient et le blocage du détroit depuis fin février 2026 commencent à se répercuter sur la chaîne mondiale des semi-conducteurs, menaçant des pénuries de photoresists, un matériau critique pour la fabrication des puces. Source Digitimes Asia
Mémoire (DRAM, NAND, HBM) : Samsung et SK Hynix, qui pèsent 80 % du marché HBM et 70 % du marché DRAM, surveillent étroitement la situation. La Corée du Sud importe plus de 70 % de son brut du Moyen-Orient via Ormuz. Source ORF
3. L’aluminium
Le Moyen-Orient est un fournisseur clé. Le conflit a déclenché des achats de panique chez les industriels, notamment les constructeurs automobiles, par crainte d’une rupture en quelques mois. L’Europe importe environ 14 % de son aluminium du Golfe, le Japon environ 25 %. Comme les constructeurs doivent respecter des spécifications strictes, trouver de nouveaux fournisseurs peut prendre jusqu’à 18 mois. Si le conflit dure, des baisses de production sont à prévoir à partir de mi-2026. Pour les ordinateurs portables avec châssis en aluminium (MacBook, Dell XPS, ultrabooks), c’est un enjeu direct.
4. Le soufre et le méthanol
Près de la moitié du commerce mondial de soufre par voie maritime transite par le détroit, faisant du Moyen-Orient le « price setter » de cette matière. Or le soufre sert au traitement du cuivre et du cobalt — métaux essentiels à toute l’électronique.
Environ un tiers du commerce mondial de méthanol par voie maritime passe par Ormuz. La Chine, premier acheteur mondial, voit ses stocks portuaires s’approcher des « seuils d’alerte ». Le méthanol entre dans la production des résines, plastiques et fibres synthétiques.
5. Les prix grand public : la digue craque
Les premiers effets atteignent désormais les consommateurs :
Les prix des cartes mémoire et clés USB ont bondi de 124 %, certains produits atteignant +261 %. Les fabricants de PC font face à des pénuries de processeurs Intel et AMD pouvant atteindre six mois. Les prix des ordinateurs portables sont attendus en hausse d’environ 40 %. Le marché des PC d’entrée de gamme pourrait « disparaître » d’ici 2028
Phison, l’un des leaders mondiaux des contrôleurs SSD, a averti que les pénuries de NAND pouvaient « tuer des fabricants d’électronique grand public en 2026«
6. La logistique elle-même
Effet collatéral souvent oublié : les conteneurs eux-mêmes manquent. Les navires bloqués à Ormuz n’arrivent pas à destination et ne déchargent pas leurs conteneurs. La nature en flux tendu du transport maritime mondial fait que ces conteneurs ne sont plus disponibles pour repartir dans l’autre sens, amplifiant la perturbation. Maersk et Hapag-Lloyd ont suspendu leurs lignes Moyen-Orient.
Aya Ibrahim, ex-conseillère senior au White House Office of Science and Technology Policy a déclaré « Il faut distinguer entre retards et perturbations. Pour certaines de ces choses, il faudra des années pour revenir à la normale. Pour d’autres, les chaînes d’approvisionnement pourront se normaliser. Mais globalement, le consensus est que pour chaque jour où cette guerre se prolonge, le temps nécessaire pour récupérer et normaliser les chaînes d’approvisionnement se prolonge plusieurs fois davantage« . source : The American Prospect
Et selon Credendo : « Même si le conflit prenait fin rapidement, les chaînes d’approvisionnement pourraient mettre des mois voire des années à récupérer, surtout si les infrastructures ont été endommagées« .
Aujourd’hui, en ce début de mois de mai, certains justifient ce conflit comme un devoir, le prix à payer pour assurer une paix durable au « monde libre ». Pour d’autres, c’est surtout le moyen de gagner demain encore plus d’argent, par la reconstruction des usines et des cités qui auront été bombardées. Mais la finalité est là : jamais nous n’avons été autant dépendants de cet or noir, autant pour nous déplacer que pour communiquer. Si ce conflit devait durer, nous pourrions revenir pour un temps au bon vieux courrier postal et pourquoi pas au pigeon voyageur.
Notes de bas de page
- S&P Global Chemical Week. Middle East petrochemicals force majeure. Chemical Week. 2026 Mar 30-Apr 6. Disponible sur : https://chemweek.mydigitalpublication.com ↩︎
- Brelsford R. Borouge commissions new unit at Ruwais petrochemical complex. Oil & Gas Journal. 2022 Feb 24. Disponible sur : https://www.ogj.com/refining-processing/petrochemicals/article/14234529/borouge-commissions-new-unit-at-ruwais-petrochemical-complex ↩︎
- ICIS – Independent Commodity Intelligence Services. Cité dans : Radio Télévision Suisse. Quels enjeux économiques autour du détroit d’Ormuz ? RTS Info. 2026 Mar 5. Disponible sur : https://www.rts.ch/info/economie/2026/article/blocage-du-detroit-d-ormuz-quelles-consequences-economiques-29172038.html ↩︎
- MEED. Abu Dhabi Polymers Company (Borouge). MEED Business Review. Disponible sur : https://www.meed.com/abu-dhabi-polymers-company-borouge/ ↩︎
- Quinn-Barabanov A, Pelli T, Haley U, et al. Strait of Hormuz closure tipping point for global economy may be near. CNBC. 2026 Mar 11. https://www.cnbc.com/2026/03/11/strait-of-hormuz-closure-shipping-economy-oil.html ↩︎
- S&P Global Chemical Week. Middle East petrochemicals force majeure. 2026 Mar 30-Apr 6. ↩︎
- Wikipédia. SABIC – section Guerre d’Iran 2026. https://fr.wikipedia.org/wiki/SABIC ↩︎
FAQ
Pourquoi le pétrole est-il indispensable à la fabrication d’un Chromebook ?
Le pétrole sert de matière première pour créer les plastiques techniques (coques, touches) et fournit l’énergie nécessaire au raffinage et à l’assemblage des composants.
Quelles sont les conséquences directes pour le consommateur ?
Les experts prévoient une hausse des prix des ordinateurs portables d’environ 40 % et des délais de livraison pouvant atteindre six mois pour les modèles d’entrée de gamme. On peut vérifier que sur des plateformes de vente en ligne, un certain nombre d’ordinateurs dont des Chromebook d’entrée de gamme ne sont plus en vente.




