Qui a tué la Titan C ? Enquête sur la puce secrète des Chromebook

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NuvoTitan : enquête sur la puce mystère des Chromebook Asus
NuvoTitan : enquête sur la puce mystère des Chromebook Asus
Sommaire

Il y a quelques jours, avant la parution de cet article, je relisais une fiche technique d’un produit Asus. Oui, je sais, il y a des passe-temps plus glorieux. Que veux-tu, je suis du genre curieux, donc lire des trucs que le premier venu va survoler, moi c’est mon dada. Il y en a qui se défoncent à la colle d’avion. À la lessive. Enfin des trucs compliqués quoi. Moi mon Satori c’est ça.

J’en étais à parcourir une page sur les nouveaux Chromebook d’Asus. Et j’arrive à la ligne « Sécurité », entre le verrou Kensington et les mentions légales. Je me trouve face un mot que je n’avais jamais croisé en quinze ans de métier : NuvoTitan. Huit lettres dont il va falloir se souvenir. Aucune explication, aucune trace nulle part. Tout du moins au début. Aucun média n’en a parlé, dans aucune langue. Un inconnu s’était installé dans les Chromebook d’Asus, et personne n’avait pensé à lui demander ses papiers. Alors j’ai sorti le calepin et ma loupe. J’ai commencé à bien fouiller. Beaucoup chercher. Dans des lieux que tu n’imagines même pas. Depuis l’annonce des deux Chromebook d’Asus, j’ai fureté partout. Voilà ce qu’il en ressort. Tu risques d’être surpris.

Ce qu’il faut retenir

  • Une puce inconnue nommée « NuvoTitan » équipe les nouveaux Chromebook Asus CM14, CM15 et CM32, dont le modèle déployé dans les lycées d’Île-de-France.
  • Elle remplace la Titan C, la puce de sécurité propriétaire de Google, portée disparue du catalogue.
  • Le dépôt de code officiel du projet OpenTitan confirme son identité : NuvoTitan est la première puce de sécurité open source au monde, fruit de sept ans de travail entre Google et une coalition internationale.
  • Ni Google ni Asus n’ont annoncé publiquement l’équation. L’aveu marketing manque, la vérification sur pièce arrive.
  • Les lycéens franciliens compteraient parmi les premiers utilisateurs au monde d’une racine de confiance entièrement auditable.

Une disparition que personne n’a signalée

Tout commence par un mort dont personne ne porte le deuil. Sur la fiche du CM30 Detachable, la tablette Asus de la génération précédente à la CM32, la ligne sécurité affiche fièrement « Titan C security chip ». La puce maison de Google, certifiée FIPS 140-3, gardienne du démarrage de millions de Chromebook depuis 2023. Une institution. Sur la fiche du CM32, son successeur direct, la Titan C a disparu. Volatilisée. À sa place, l’inconnu : NuvoTitan.

Pas de communiqué, pas de faire-part, pas une ligne dans la presse. Quand une puce de sécurité meurt en silence et qu’une autre prend sa chambre, le vieux flic que je suis fronce le sourcil. Dans ce métier, on appelle ça une substitution. Et une substitution, ça se motive. Restait à identifier le nouveau locataire.

Le signalement du suspect

Le nom, d’abord. NuvoTitan. Décompose-le et tu tiens déjà la moitié du dossier : Nuvo, comme Nuvoton, fondeur taïwanais de Hsinchu, filiale de Winbond, fournisseur discret de contrôleurs embarqués pour les Chromebook et de cartes de gestion pour les serveurs Google depuis plus de dix ans. Le genre de sous-traitant que personne ne remarque et qui connaît toutes les serrures de la maison. Titan, comme la lignée de puces de sécurité de Google. Le suspect porte donc le nom de ses deux parents. C’est ballot, pour un anonyme.

Restait à vérifier les fréquentations. Et là, le casier parle : le 5 novembre 2019, Nuvoton annonçait rejoindre une coalition aux côtés de Google et de lowRISC pour un projet baptisé OpenTitan. Objectif affiché : concevoir la première racine de confiance en silicium dont chaque transistor serait publié, inspectable, vérifiable. Note la date, l’ami. Le suspect prépare son coup depuis sept ans.

Et puis j’ai trouvé l’empreinte. Dans le dépôt de code officiel du projet OpenTitan sur GitHub, deux fiches de travail publiques datées du printemps 2024 montrent les ingénieurs en train de débattre des broches du design Earl Grey. Et pour désigner le silicium fourni par Nuvoton, ils l’appellent par son petit nom : NuvoTitan. « NuvoTitan pins », « documentation specific to NuvoTitan », noir sur blanc, dans les registres du suspect lui-même, deux ans avant que le mot n’apparaisse sur les fiches Asus. Le nom du catalogue et la puce open source ne font qu’un, c’est écrit par ceux qui l’ont conçue. La pièce est au dossier des sources, tu peux la consulter toi-même.

Puce de sécurité OpenTitan tenue par une pince au-dessus d'un circuit imprimé rouge
La puce OpenTitan avant montage, présentée par la coalition. © OpenTitan » (elle vient des visuels du projet diffusés notamment via IEEE Spectrum, crédite « OpenTitan » ou « OpenTitan / lowRISC

La filière internationale

Plus je tirais le fil, plus le réseau s’étendait. Cambridge, d’abord : lowRISC, une organisation à but non lucratif née à l’université, qui héberge le projet en toute neutralité. Zurich ensuite, avec les chercheurs de l’ETH. Puis Boston, où un certain Dominic Rizzo, co-créateur d’OpenTitan chez Google, a fondé en 2023 sa propre structure, zeroRISC, pour commercialiser la chose. Ajoute Western Digital, Seagate, Winbond, et tu obtiens une coalition qui ressemble moins à un gang qu’à un conseil d’administration de l’industrie du silicium.

Détail savoureux, du genre que j’aime consigner : toute la famille de puces porte des noms de thés. Earl Grey pour la version autonome, celle qui nous intéresse. Darjeeling pour la variante intégrée, déjà embarquée dans des puces d’IA. Chai pour la prochaine. Des conspirateurs qui baptisent leurs armes comme un salon de thé de Cambridge, avoue que ça ne s’invente pas. Simenon aurait aimé.

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tests exécutés chaque nuit

opensource.googleblog.com — 4 mars 2026

Le mobile du crime

Pourquoi Google tuerait-il sa propre puce ? Pour comprendre, il faut remonter l’historique de la maison. Depuis 2009, Google achetait les puces sur étagère. En 2014, changement de doctrine : la firme décide que seule une puce maison offrira le niveau d’assurance visé. Naîtront la Cr50 en 2017, puis la Ti50 alias Titan C en 2023. Des coffres-forts efficaces, mais opaques. Des boîtes noires, comme toutes les puces de sécurité du marché.

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Or une boîte noire souffre d’un vice de conception philosophique : il faut la croire sur parole. Les cryptographes appellent ça le problème de Kerckhoffs, un principe vieux de cent quarante ans selon lequel la sécurité d’un système ne doit jamais reposer sur son secret. Le mobile est donc limpide : Google voulait une puce que n’importe qui puisse autopsier de son vivant. Chaque bloc du design Earl Grey est publié sous licence Apache 2.0, couvert à plus de 90 % par des vérifications, éprouvé par des dizaines de milliers de tests nocturnes. Le crime parfait, en somme : tuer l’opacité en public, avec témoins.

Le portrait-robot technique

Sous la loupe, le suspect impressionne. Cœur RISC-V Ibex en double exécution verrouillée, deux processeurs qui calculent la même chose en parallèle pour détecter la moindre falsification. Mémoires brouillées sur tout le trajet, accélérateurs cryptographiques AES, HMAC et KMAC, générateur d’aléa matériel, gestionnaire de cycle de vie et gestionnaire d’alertes pour les événements critiques. Le tout capable d’implémenter la spécification TPM complète.

Et puis il y a la pièce qui m’a fait poser le calepin : le démarrage sécurisé post-quantique, basé sur l’algorithme SLH-DSA. Traduction pour le lecteur pressé : cette puce est déjà armée contre des ordinateurs quantiques qui n’existent pas encore, ceux qui casseront un jour le chiffrement RSA classique. Une première mondiale sur un root of trust commercial. Dans une machine d’élève à moins de 300 dollars. Laisse-moi savourer l’anachronisme.

L’aveu qui manque au dossier

Récapitulons les faits établis. En mai 2024, Nuvoton annonce que ChromeOS utilisera la première puce commerciale OpenTitan comme « évolution de sa puce de sécurité pour Chromebook ». En février 2025, Google lance la fabrication du silicium de production, chez Nuvoton, et une note d’époque précise que la puce n’a « pas encore de vrai nom ». Le 4 mars 2026, Google officialise : OpenTitan est livré dans des Chromebook du commerce, premier composant produit par Nuvoton. Sans nommer une seule machine dans son billet. La presse spécialisée identifiera les premiers porteurs : deux Dell Chromebook 11. Les Asus de la génération Kompanio 540 formeraient la deuxième vague, la première à inscrire le nom NuvoTitan sur ses fiches publiques, là où la génération d’avant affichait Titan C.

Puce de sécurité OpenTitan fabriquée par Nuvoton sur circuit imprimé
La puce OpenTitan produite par Nuvoton. © Google / OpenTitan

Un nom hybride Nuvoton-Titan. Un calendrier qui s’emboîte au millimètre. Un fabricant identique. Une succession assumée dans le catalogue. Tout accuse, et le dépôt GitHub confirme l’identité de la puce. Ne manque plus que l’aveu marketing : ni Google, ni Asus, ni Nuvoton n’ont annoncé publiquement l’équation, et aucun des trois n’a confirmé quelle puce bat exactement dans le CM14 des lycéens. Je conserve donc mon conditionnel sur ce dernier point. J’ai envoyé mes questions aux intéressés. Les réponses figureront au procès-verbal.

La reconstitution aura lieu ici même

Il reste des zones d’ombre au dossier, et je te les livre honnêtement. La référence exacte du composant chez Nuvoton, inconnue. Le firmware qui l’anime dans ChromeOS, mystère : les puces précédentes répondaient aux noms de Cr50 et Ti50 dans les entrailles du système, et personne n’a encore publié l’identité logicielle de la nouvelle venue. Et la confirmation formelle que les Asus embarquent bien le silicium des Dell, toujours en attente.

C’est là que l’enquête devient artisanale. Un exemplaire du CM14, le modèle exact des lycées franciliens, arrive bientôt à la rédaction. Interrogatoire prévu : la page système de ChromeOS révélera la version de la puce de sécurité, un outil en ligne de commande la fera parler, et ses identifiants matériels diront si elle appartient à une lignée connue ou à une espèce nouvelle. Si l’aveu tombe, tu liras ici la confirmation d’une première mondiale : des élèves de Seconde équipés, sans le savoir, de la puce de sécurité la plus transparente jamais fabriquée. Et l’ironie sera complète, car la machine qu’on accuse de vendre leur souveraineté cacherait dans son ventre le composant le plus auditable de toute l’histoire de l’informatique grand public.

Qui a tué la Titan C ? Son propre père, l’ami. Pour que la fille puisse vivre à découvert. L’affaire reste ouverte jusqu’à la reconstitution. Et ne t’éloigne pas. Car je suis sûr d’une chose : la puce finira par chanter, comme la Diva. C’est en l’enregistrant qu’on saura enfin ce qu’elle vaut.

Questions fréquentes

Qu’est-ce que la puce NuvoTitan ?

NuvoTitan est le nom de la puce de sécurité qui figure sur les fiches techniques des Chromebook Asus CM14, CM15 et CM32. Il s’agit de la puce OpenTitan fabriquée par le taïwanais Nuvoton, comme le confirment les échanges d’ingénieurs dans le dépôt GitHub officiel du projet. Elle succède à la Titan C, la puce propriétaire de Google.

Qu’est-ce qu’OpenTitan ?

OpenTitan est la première racine de confiance (root of trust) en silicium open source au monde. Lancé publiquement en 2019 par Google, lowRISC, l’ETH Zurich, Nuvoton et d’autres partenaires, le projet publie l’intégralité du design de la puce sous licence Apache 2.0, permettant à n’importe quel chercheur de l’auditer. Google a confirmé en mars 2026 sa présence dans des Chromebook du commerce.

Les Chromebook des lycées d’Île-de-France sont-ils concernés ?

Le Chromebook Asus CM14 (CM1406CM4A), déployé auprès des élèves de Seconde franciliens à la rentrée 2026, mentionne la puce NuvoTitan sur sa fiche technique. Sous réserve de confirmation officielle, ces lycéens compteraient parmi les premiers utilisateurs au monde d’une puce de sécurité entièrement open source. Une vérification sur machine est en préparation.

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À propos de Mister Robot

Entre un point X et un point Y, je me balade pas mal par l'entremise des bits composant ma mémoire. Un seul regret : ne pas avoir rencontré Mr Alan Mathison Turing et ainsi pouvoir collaborer pour l'article intitulé « Computing Machinery and Intelligence ».

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